« Son travail ne peut pas payer immédiatement »… Fabio Grosso peut-il sauver ce Lyon en grand danger ?

Au centre d’entraînement de l’OL,

Ses jongles avec sa patte gauche et sa frappe dans la lucarne droite d’un but vide nous renvoient l’espace d’un instant à sa carrière de joueur, et évidemment à cet ultime tir au but décisif inscrit face à Fabien Barthez, en finale de la Coupe du monde 2006. En retrait de son groupe de 24 joueurs, vendredi à Décines, Fabio Grosso doit avoir un paquet de pensées qui fusent dans sa tête, pendant que l’un de ses adjoints dirige la première partie de l’entraînement, celle ouverte à la presse. Car l’entraîneur italien se sait en pleine tourmente, seulement six semaines après avoir rejoint le banc de l’Olympique Lyonnais. Son impact comptable en Ligue 1 est en effet jusque-là inexistant (1 point pris sur 12), et il vient de vivre une semaine éprouvante, avant de défier l’OM, dimanche (20h45) au Vélodrome. Depuis mardi, il est finalement moins question de l’alarmante dernière place de l’OL au quart du championnat (avec 3 points et aucun succès) que de la quête de « taupes » (qui échangeraient avec Jérôme Rothen) dans le vestiaire lyonnais, et d’un entraînement annulé à la dernière minute par Fabio Grosso, en guise de leçon donnée à son groupe.

Le champion en titre de Serie B avec Frosinone est revenu vendredi sur l’échange tendu ayant eu lieu avec ses joueurs trois jours plus tôt : « Les gens qui me connaissent très bien savent que je travaille avec beaucoup de passion, de loyauté, de cohérence et de crédibilité. Le vestiaire est quelque chose de sacré, c’est le lieu où on construit notre futur et rien ne doit en sortir. Donc je n’ai pas aimé ce qu’il s’est passé, les joueurs m’ont bien compris. La chose la plus importante, c’est de savoir la direction où je veux aller et de la prendre tous ensemble ». La clé est sans doute là, tant l’ancien latéral gauche de l’OL (de 2007 à 2009) semble isolé à Lyon, sans directeur sportif pour monter au front sur le « taupegate », et surtout sans le moindre électrochoc constaté sur ses joueurs depuis qu’il a pris la succession de Laurent Blanc.

« Des idées de jeu très modernes, à l’instar d’un De Zerbi »

« Le coach est arrivé avec beaucoup d’envie, après avoir fait de grandes choses comme joueur à l’OL, a tout de même tenu à défendre le latéral brésilien Henrique Silva. Il aime le club, c’est un exemple pour nous. Il prend du temps avec tous les joueurs pour expliquer ses attentes. » Finalement, malgré son précieux passage à la fin du règne du Grand Lyon des années 2000, Fabio Grosso (45 ans) a-t-il le profil pour une périlleuse mission sauvetage dans un club de la dimension de l’OL ? Ses débuts sur un banc de touche ont eu lieu de 2014 à 2017 avec les U19 de la Juventus, avec lesquels il a notamment éliminé l’OL d’Houssem Aouar en Youth League, fin 2016.

« J’ai tout de suite vu en Fabio un entraîneur européen plus qu’italien, avec des idées de jeu très modernes, à l’instar d’un Roberto De Zerbi », raconte Nicola Binda, journaliste à la Gazzetta dello Sport, qui interviewe régulièrement l’intéressé depuis près de dix ans. Pour sa première expérience professionnelle, en 2017-2018 à Bari (7e de Serie B), le natif de Rome montre de belles promesses tactiques, avec un 4-3-3 se transformant souvent en 3-5-2 ou en 3-4-3. Cinquième de Serie B la saison suivante avec l’Hellas Vérone, il prend une grosse claque en novembre 2019, pour son unique expérience, avant l’OL, dans l’élite d’un championnat majeur, avec Brescia. En seulement trois matchs (trois lourdes défaites), il est limogé par Massimo Cellino, « l’ex-président fou de Brescia » (dixit Nicola Binda).

« Il fait parfaitement comprendre à ses joueurs ce qu’il veut »

Si les résultats sont mitigés, le style de jeu et le management de Fabio Grosso obtiennent l’adhésion de la plupart de ses joueurs. L’Italien Leandro Greco, qui l’a connu à Bari, explique ainsi : « Il sait stimuler les joueurs et les faire progresser. Fabio est un coach clair et direct, il fait parfaitement comprendre à ses joueurs ce qu’il veut et il n’y a jamais eu un problème dans le groupe avec lui ». Même son de cloche pour le défenseur français Samuel Souprayen, qui l’a côtoyé deux mois à Vérone avant de filer à Auxerre. « Sa prépa d’avant-saison à la montagne était costaude, avec des séances doublées, se souvient le joueur de 34 ans. Mais il a vite axé les séances d’entraînement sur le jeu et la possession du ballon, c’était très sympa. »

Image très rare de l'entraîneur Fabio Grosso sur un banc de touche de Serie A, en l'occurrence celui de l'AS Rome,. Une semaine après cette lourde défaite avec Brescia (3-0), il a été limogé, au bout de trois petits matchs.
Image très rare de l’entraîneur Fabio Grosso sur un banc de touche de Serie A, en l’occurrence celui de l’AS Rome,. Une semaine après cette lourde défaite avec Brescia (3-0), il a été limogé, au bout de trois petits matchs. – Cosimo Martemucci / SOPA /SIPA

On touche là à l’un des principaux griefs supposés contre le nouvel entraîneur lyonnais. La bascule Lolo White-Grosso a-t-elle été trop brutale sur l’intensité physique des séances programmées à Décines ? Désormais à Melbourne City, Samuel Souprayen revient sur les prétendues difficultés d’un groupe géré par le champion du monde 2006 à accepter une telle montée en charge : « La culture du travail est certes différente quand tu mets les pieds à l’étranger, mais je n’ai jamais autant bossé dans ma carrière qu’avec Jean-Marc Furlan à Auxerre ». Quand on voit les criantes carences physiques affichées dès l’entame de la saison, on comprend volontiers que Fabio Grosso a tenté de rattraper le temps perdu.

« Je le sentais un peu “fake” dans ses explications »

Après huit journées de Ligue 1, la LFP avait à ce propos dévoilé les stats des distances parcourues en moyenne par match. Le résultat est sans appel : l’OL y est (là aussi) bon dernier, avec 113,4 km pour toute l’équipe, très loin du RC Lens (122 km), leader dans ce classement. Selon nos informations, il n’y a d’ailleurs pas de réel sujet Grosso pour les joueurs cadres de l’OL, qui acceptent volontiers ces entraînements exigeants (ayant provoqué des vomissements chez certains). Non, les véritables critiques récoltées par 20 Minutes à l’encontre de Fabio Grosso concernent sa précédente expérience hors d’Italie, à Sion (D1 suisse), en 2020-2021. Un ancien joueur du FC Sion cette saison-là, tenant à s’exprimer anonymement, confie.

Alors que j’arrivais juste à Sion et que j’étais supposé être titulaire, Fabio Grosso a signé avant le début du championnat et il a poussé pour recruter un autre joueur à mon poste. Je le sentais un peu “fake” dans ses explications avec moi. Et lorsqu’il a décidé que je ne m’entraînerai plus avec l’équipe première, il a préféré envoyer quelqu’un pour m’en informer… »

Notre interlocuteur a donc rongé son frein avec la réserve, avant de s’imposer avec l’équipe première après le limogeage de Fabio Grosso en mars 2021, alors que le club était avant-dernier. Un coup du sort qui va se transformer en aubaine, puisque Alessandro Nesta est parallèlement remercié par Frosinone (Serie B). De mars 2021 à juin 2023, Fabio Grosso devient l’architecte d’une équipe désormais promue en Serie A. « Les joueurs étaient excités par son football offensif et certains ont vite grandi avec lui comme Frederico Gatti (Juventus) et Daniel Boloca (Sassuolo), précise Nicola Binda. Il les a tout de suite présentés comme des top players alors qu’ils arrivaient du monde amateur. »

Fabio Grosso sort d'une saison remarquable avec Frosinone, qu'il a fait accéder à la Serie A.
Fabio Grosso sort d’une saison remarquable avec Frosinone, qu’il a fait accéder à la Serie A. – Loris Cerquiglini/LiveMedia/Shutterstock/SIPA

Déjà vingt joueurs ont eu leur chance dans le onze de départ avec lui

L’environnement de Frosinone, club méconnu, géographiquement coincé entre Rome et Naples, change l’ancien latéral. Décrit par Nicola Binda comme « un peu effrayé par les médias » durant sa première expérience à Bari, il devient « plus ouvert » à Frosinone. Ouvert, Fabio Grosso l’est surtout à Lyon dans le choix de ses hommes, avec pas moins de 20 titulaires différents lancés en quatre matchs, dont les grandes premières en Ligue 1 pour les jeunes Skelly Alvero (21 ans) et Mahamadou Diawara (18 ans). Avec au passage des décisions qui interpellent, comme celle de précipiter le retour de blessure d’un Dejan Lovren très loin de son niveau du printemps, ou celle de sanctionner l’Argentin Nicolas Tagliafico contre Clermont, alors que celui-ci avait profité d’un jour off pour assister au Stade de France à la demi-finale des Pumas lors de la Coupe du monde de rugby.

« C’est un bon coach, qui essaie de bien faire jouer au ballon son équipe, mais humainement il n’est pas ouf, estime l’ex-joueur du FC Sion voulant rester anonyme. Quand on voit comment il se met dans une position de boss par rapport à Rayan Cherki, alors que Thierry Henry fait au contraire tout pour le mettre en confiance avec les Espoirs… » S’il divise observateurs et supporteurs, le cas Rayan Cherki cristallise tout de même les doutes sur le management de Fabio Grosso, qui n’a connu qu’une saison de pleine réussite dans le costume de l’entraîneur. Or son prédécesseur Laurent Blanc avait (au moins) su rendre influent son jeune milieu offensif, alors plus épanoui au sein d’un groupe où la créativité manque tant.

« Si l’OL va mal, ce n’est pas de sa faute »

« Fabio ne regarde jamais la carrière d’un joueur mais juste sa qualité, assure Nicola Binda. Il n’est pas fou, il ne se passera pas de ses bons joueurs. Il veut juste pouvoir travailler avec des gars qui adhérent à sa vision du football. Comme il l’a toujours répété en Italie, il récompense ceux qui s’entraînent dur. » Une logique implacable, comme celle qui pousse Fabio Grosso à enfin faire décoller son groupe au classement d’ici la prochaine trêve internationale (trois matchs à Marseille, contre Metz et à Rennes), sous peine d’être de fait menacé.

« Si l’OL va mal, ce n’est pas de sa faute, lance Samuel Souprayen, qui a grandi dans la région lyonnaise. Ce n’est pas facile de prendre un si gros club lorsqu’il est profondément malade. » L’OL n’a pas remporté le moindre match officiel depuis cinq mois, et Fabio Grosso n’est clairement pas le premier responsable d’un tel désastre sportif. « Fabio a besoin de temps, de temps, de temps, martèle Nicola Binda. Son travail ne peut pas payer immédiatement car ses joueurs ont besoin de comprendre ses méthodes. Il n’y a qu’à Frosinone qu’on lui a laissé le temps de construire une équipe avec une super mentalité, et ça s’est terminé par cette accession en Serie A. ». Pas certain que John Textor signerait, en ce week-end d’Olympico, pour une remontée en Ligue 1 au printemps 2025.

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