« Il ne faut pas réduire le complotisme à une question d’irrationalité », explique le chercheur Kenzo Nera

A travers sa série d’interviews « Fake et causes », 20 Minutes vient éclairer les thématiques autour du complotisme, du fact-checking et des enjeux pour la démocratie. 20 Minutes donne la parole à des chercheurs, des chercheuses, des associations, des experts, des expertes ou d’autres membres de la société civile pour ouvrir le débat.

Le complotisme est devenu un sujet de premier plan dans le débat public, exacerbé par la crise du Covid-19 et les nombreuses théories alternatives autour de l’efficacité du vaccin ou de l’origine du virus. Alors que la question de l’adhésion aux théories du complot est souvent abordée sous le prisme de l'(ir)rationnalité supposée de ses partisans, le chercheur en psychologie sociale belge Kenzo Nera propose de s’intéresser aux causes sociales des mécaniques complotistes dans Complotisme et quête identitaire*.

Pour le chercheur, l’adhésion aux théories du complot peut s’expliquer par des mécaniques d’appartenance et des stratégies de valorisation des groupes sociaux et des individus qui les composent. Il interroge également les effets parfois contreproductifs de la lutte contre le complotisme.

Dans votre livre vous vous intéressez à l’adhésion aux théories du complot sous le prisme de la psychologie sociale. Quels sont la particularité et l’intérêt de cette approche ?

La psychologie sociale s’intéresse à l’influence de la présence d’autrui, qu’elle soit réelle ou imaginaire, sur le comportement, les pensées, les valeurs des individus. Elle s’intéresse à l’interaction entre les individus et leur contexte social. Le cadre d’analyse intègre donc autant des variables psychologiques – par exemple, les biais cognitifs – que des variables sociales, comme les inégalités économiques dans la société. On sait par exemple que les croyances aux théories du complot sont davantage endossées dans les milieux défavorisés. La psychologie sociale est particulièrement adéquate pour étudier un phénomène aussi multifacettes que le complotisme.

Dès les premières pages, vous expliquez aussi que vous avez fait le choix de vous éloigner de l’approche irrationaliste pour analyser le complotisme. Qu’est-ce que cette approche et pourquoi ce choix ?

L’approche irrationaliste du complotisme suppose quelque part qu’il y aurait d’un côté des personnes irrationnelles (complotistes) et de l’autre, des personnes rationnelles (non-complotistes). Cette vision est au passage inversée chez les personnes qui croient aux théories du complot, qui se perçoivent comme les seules rationnelles.

Je ne questionne pas les travaux qui ont mis en évidence, par exemple, des liens entre les croyances complotistes et certains biais de raisonnement, ou entre croyances complotistes et paranoïa. Mais ce n’est qu’une partie du tableau.

Une des leçons importantes de la psychologie des croyances, c’est le fait que le raisonnement, de façon générale, est un processus biaisé, motivé. Par exemple, on cherche à protéger et développer une image positive de nous-mêmes et des communautés auxquelles on appartient.

Pour cette raison, on n’adhère jamais à une croyance de façon neutre, purement fondée sur l’argumentation. Etudier les croyances aux théories du complot à la lumière de notre fonctionnement psychologique ordinaire, cela demande de mettre à l’écart le présupposé selon lequel il s’agit de croyances fondamentalement irrationnelles, voire pathologiques.

Votre thèse est que l’adhésion aux théories du complot est un outil de valorisation pour des groupes sociaux, qui permettent de restaurer l’image des personnes au sein de différents groupes. Est-ce que vous pouvez développer sur les mécanismes psychologiques qui ici sont à l’œuvre ?

Un exemple que je développe dans le livre, c’est la question des idéologies qui légitiment les inégalités. La société dans laquelle on vit se présente comme ouverte, méritocratique : si on travaille dur, on obtient ce qu’on désire. Les personnes de haut statut social ont tout intérêt à adhérer à ce type d’idéologie, car cela leur permet de se convaincre que leurs privilèges ont été durement gagnés et sont donc mérités.

A l’inverse, ce type d’idéologie peut s’avérer menaçante dès lors que vous vous trouvez en bas de l’échelle sociale, car elle vous rend responsable de votre malheur. Face à ce type d’idéologie, on peut être tenté par des représentations du monde qui remettent en cause les inégalités et les privilèges au lieu de les justifier, et qui permettent également d’expliquer la situation des groupes défavorisés. Les croyances complotistes peuvent remplir ce rôle – c’est une explication potentielle à la plus grande popularité de ce type de croyances parmi les membres de ces groupes.

Vous expliquez que la littérature scientifique a prouvé depuis un certain temps que les gens issus de milieux défavorisés sont plus enclins à adhérer aux théories du complot. Cela s’explique notamment par le fait que les théories du complot permettent de remettre en cause les récits qui légitiment les rapports de dominations dans l’ordre social ?

Les croyances aux théories du complot peuvent valoriser les appartenances collectives de deux façons. La première façon, c’est que ce sont des récits explicatifs des inégalités : elles permettent d’expliquer pourquoi est-ce que, par exemple, les puissants sont puissants et pourquoi est-ce que les pauvres sont pauvres.

En ce sens, ce sont des types d’explications qui ont quelque chose de réconfortant et de protecteur pour les personnes qui sont, encore une fois, défavorisées. C’est une façon de rejeter les idéologies, les récits qui vont vous rendre personnellement responsable de votre situation.

La deuxième source de valorisation identitaire, ce sont les communautés qui se cristallisent autour des croyances complotistes. Les récits complotistes peuvent donner l’impression d’appartenir à une communauté d’élus. Des gens donc qui n’ont pas forcément beaucoup de contrôle sur la marche du monde, vu qu’ils pensent vivre dans un monde où des forces occultes contrôlent tout, mais qui pensent être éveillés, contrairement à la majorité de la population. Il y a quelque chose de très valorisant dans le fait d’appartenir à une communauté de personnes éclairées, qui ne sont pas des « moutons ».

Concernant la lutte contre les théories du complot et notamment celle menée par des institutions ou des acteurs médiatiques dominants, vous expliquez également qu’elle peut s’avérer contre productive, dans la mesure où elle conforte les idées complotistes sur l’existence d’un complot pour les faire taire…

Combattre les théories du complot peut être compliqué car le complotisme se nourrit de sa stigmatisation. Dans la rhétorique complotiste, il y a cette idée qu’on veut les faire taire. Dès lors, les critiques du complotisme peuvent être interprétées comme un signe que les complotistes ont raison. D’autant plus que ces critiques, elles viennent souvent des autorités, des médias – or les médias et les autorités sont les précisément les personnes qui essaient de maintenir la population dans l’ignorance [selon les théories du complot].

Les « communautés d’élus » qui émergent autour des croyances complotistes sont protégées par ce type de rhétorique qui permet quelque part « d’amortir » le coût social de ces appartenances en rendant la discrimination moins douloureuse.

Quelles conclusions en tirer sur les précautions à prendre lorsqu’on veut lutter contre l’adhésion aux théories du complot ?

C’est une question très complexe. Je pense qu’il est en tout cas important de tenir compte de l’aspect identitaire du complotisme et de ne pas le réduire à une question d’irrationalité. Ça fait longtemps qu’en psychologie, on sait que les gens qui refusent un consensus scientifique, ce n’est pas à cause d’un problème d’accès à l’information. L’accès à l’information, ils l’ont. Le problème ici, c’est le rejet motivé de l’information scientifique. Il est important de tenir compte des motivations psychologiques sous-jacentes à ce rejet, et notamment les motivations identitaires.

Une piste dans la lutte contre le complotisme, c’est de travailler à court-circuiter la possibilité d’interpréter la critique des complotistes comme une nouvelle preuve de complot. Je pense par exemple que les fact-checkers, les journalistes, les académiques… auraient tout intérêt à chercher à se démarquer, par exemple, des coupables tout désignés par les théories du complot, comme les autorités politiques, les grandes entreprises, etc. On pourrait imaginer que les fact-checkers et que les autres journalistes qui, typiquement, s’attaquent aux théories du complot pourraient davantage communiquer sur les fake news diffusées par les autorités politiques, ou les « scandales » politiques divers. L’enjeu c’est de montrer que ce n’est pas parce qu’on critique le complotisme qu’on est un « chien de garde » du système.

Vous expliquez aussi que contrairement à une idée répandue, les théories du complot ne sont pas non plus exclusivement un outil des dominés contre les dominants, mais peuvent également servir comme outil d’oppression par un groupe en position de domination sur un autre groupe discriminé…

Les croyances complotistes peuvent en réalité se mettre au service d’à peu près tous les intérêts possibles et imaginables. Elles peuvent effectivement servir à remettre en cause l’ordre établi, notamment lorsqu’elles prennent la forme d’une vision générale de la société, d’une « mentalité complotiste » qui dépeint la société comme entièrement contrôlée par des machinations des puissants. Mais ça peut aussi servir à justifier des discriminations et, justement, renforcer la hiérarchie sociale. Un cas extrêmement parlant, celui de la théorie du complot du grand remplacement : il s’agit d’une théorie de complot qui repose sur la crainte d’un point de bascule où la minorité culturelle risquerait de devenir majoritaire.

Cela étant dit, les théories du complot qui accusent certaines minorités (par exemple, musulmane ou LGBTQI+), dénoncent également la collusion des élites, des journalistes, des universitaires de gauche… Il y a toujours cette idée que les élites sont complices. C’est peut-être aussi pour ça que l’idée que le complotisme dénonce avant tout les élites est aussi commune. Mais la dénonciation des élites et la remise en cause de l’ordre établi, c’est deux choses différentes. On peut aussi penser aux polémiques sur l’islamo-gauchisme qui gangrènerait les universités : cette thèse a souvent été défendue dans un style très complotiste. Ces différents exemples montrent que la rhétorique complotiste n’est pas foncièrement au service de la justice sociale et de la remise en cause de l’ordre établi, même si elle dénonce toujours certaines élites.

*Kenzo Nera est l’auteur du livre Complotisme et quête identitaire qui est paru le 20 septembre 2023 aux éditions PUF.

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