« Elles n’oublient jamais »… Le choix d’accoucher sous X, un traumatisme pour certaines mères

C’est un miraculé. Né le vendredi 13 octobre et abandonné quelques heures plus tard dans une poubelle, Noah Briac Alban est toujours en soins dans les murs de la maternité du CHU de Rennes. Sauvé par les pompiers, le nourrisson fait actuellement l’objet d’une ordonnance de placement provisoire qui lui offre la protection de l’État. Connaîtra-t-il le nom de sa maman ? On l’ignore pour l’heure. Celle qui semble être sa mère est actuellement en garde à vue. Âgée de 17 ans, cette femme originaire de Mayotte a été présentée comme la mère de l’enfant par un homme de 23 ans originaire du même archipel, qui aurait eu des relations sexuelles avec elle en début d’année. Depuis jeudi et le placement en garde à vue des parents présumés, les enquêteurs de la brigade des mœurs de Rennes cherchent à comprendre comment l’enfant a pu se retrouver abandonné dans un conteneur enterré du quartier Sarah Bernhardt.

Au-delà de l’émotion suscitée, cette histoire hors-norme pose quantité de questions. Qui a jeté le bébé ? La mère a-t-elle accouché seule ? Le père était-il au courant de la grossesse ? Mais surtout : pourquoi la jeune femme n’a-t-elle pas choisi de se rendre à la maternité ? Pour évoquer cette délicate question de la naissance sous X, 20 Minutes a interrogé Véronique Lefébvre. Psychologue forensique, elle a notamment travaillé sur l’analyse comportementale et criminelle et publié le livre « La quête » où elle évoque l’histoire vraie d’une mère qui a cherché toute sa vie à retrouver son fils. Pendant des années, elle a reçu des femmes ayant accouché sous X mais aussi des enfants issus de ces accouchements anonymes. En France, on en recense environ 700 par an depuis son apparition dans le Code civil en 1993. Un phénomène marginal dont on ne parle presque jamais mais qui marque à vie.

Comment peut-on expliquer qu’une femme décide de ne pas reconnaître son bébé ?

Véronique Lefébvre : Les raisons sont multiples. La plupart du temps, il faut se poser la question des circonstances de la conception. Certaines femmes ont été agressées ou victimes de viols, d’autres vivent des grossesses non désirées issues de relations sans lendemain. Des femmes accouchent sous X parce qu’elles n’ont pas eu la possibilité d’avorter ou qu’elles ne le souhaitaient pas. Certaines d’entre elles considèrent l’avortement comme un meurtre et préfèrent donner leur enfant. Chacun a ses convictions, sa religion. C’est un choix féminin qu’il ne faut pas juger. Toutes les femmes ne sont pas faites pour être mères. Ce n’est pas instinctif. Je considère qu’être parent est la chose la plus belle et la plus difficile au monde. Et surtout, ce n’est pas une obligation. Ce n’est pas toujours simple d’aimer. Avant la légalisation de l’avortement, il y avait régulièrement des enfants abandonnés devant les églises notamment.

Une femme ayant accouché sous X peut-elle oublier son enfant ?

Jamais ! Quand on est mère et que l’on accouche, on n’oublie jamais. Les femmes qui décident d’accoucher sous X vivent toute leur vie avec ce fantôme. La plupart du temps, elle n’en parle pas. À qui pourriez-vous dire que vous avez décidé de ne pas garder votre enfant et de le donner ? Vous imaginez raconter cela à votre nouveau compagnon ? Et même à vos enfants ? Comment réagiraient-ils en apprenant qu’ils ont un frère ou une sœur quelque part ? Révéler un tel secret a des conséquences sur un grand nombre de personnes et pas seulement sur la mère et son enfant. La société est là pour vous juger. Pourtant, on peut voir cela comme une forme d’amour.

La psychologue Véronique Lefébvre accompagne régulièrement des enfants nés sous X ou des mères à la recherche de leur enfant. – V. Lefébvre

Une mère qui ne se sentirait pas capable d’aimer ou d’élever son enfant et qui décide de le donner à une famille aimante, c’est une belle preuve d’amour, vous ne trouvez pas ? On juge très durement les femmes qui décident de ne pas reconnaître leur enfant, parce que dans notre esprit, une mère n’est jamais censée disparaître. Ces femmes n’ont pas tué leur enfant, elles ont simplement jugé qu’elles n’étaient pas aptes à le garder et elles ont préféré l’offrir à d’autres. C’est une forme de partage avec des familles qui sont dans l’impossibilité d’en avoir.

D’autant que ces femmes ont la particularité d’être souvent seules…

C’est toujours le cas. Et on accuse toujours les mères. Mais où sont les pères dans ces cas-là ? Le géniteur n’est jamais présent. Les hommes disparaissent et laissent les femmes seules. Pour moi, c’est faire preuve d’un grand manque de responsabilité et de lâcheté. Quand on juge une femme sur son choix, on ne regarde qu’une moitié de la réalité.

Comment expliquez-vous la découverte de ce bébé abandonné dans une poubelle à Rennes ?

On ne le pourra pas. D’autant qu’on ne sait pas ce qu’il s’est passé. Cette femme a-t-elle accouché seule ? Le père était-il au courant qu’elle était enceinte ? Et qui a décidé de mettre ce bébé dans ce sac ? Ce qui est certain, c’est qu’il y avait une volonté de le faire disparaître. Mais pas réellement de le tuer. Pardonnez-moi, mais s’ils avaient voulu le tuer, ils auraient pu (ils sont soupçonnés de tentative d’assassinat). Là, on retrouve ce bébé avec son placenta dans une poubelle à quelques mètres du domicile de la mère. Ils l’ont laissé en vie, suffisamment pour qu’il soit retrouvé. Si elle a fait cela seule, elle a dû être dans une solitude et une détresse terrible. À 17 ans, pensez-vous qu’une femme ait la pleine conscience d’un tel acte ? C’est horrible pour elle comme pour lui. Je ne sais pas si elle pourra s’en remettre un jour, ni son bébé. Un enfant, c’est comme une éponge. Qu’a-t-il ressenti pendant la grossesse ? Quel sera son sentiment d’abandon ?

L'enfant retrouvé dans une poubelle vendredi 13 octobre à Rennes est sain et sauf. Prénommé, Noah Briac Alban, il a été pris en charge à la maternité.
L’enfant retrouvé dans une poubelle vendredi 13 octobre à Rennes est sain et sauf. Prénommé, Noah Briac Alban, il a été pris en charge à la maternité. – Avec l’autorisation du parquet de Rennes

S’il n’est pas reconnu sous deux mois, ce bébé sera considéré comme né sous X. Comment vit-on avec un tel passé ?

Beaucoup d’enfants nés sous X ont des vies compliquées. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas heureux mais ils vivent toute leur vie avec des questions. La première des interrogations c’est : quelles sont mes origines ? Les gens veulent savoir d’où ils viennent. Ils s’interrogent toujours sur les raisons qui ont poussé leur mère à les laisser. On me demande toujours : est-ce qu’elle m’a aimé ? C’est évident. Quand une femme décide de laisser son enfant, pour moi, c’est qu’elle a ses raisons. Elle le fait parce qu’elle pense que c’est pour le mieux. Mais cela laisse un grand vide aux enfants. En France, l’adoption plénière irradie toutes les informations de la mère et du père biologiques. C’est comme si on assistait à une deuxième naissance. Tout est détruit. Il y a quelque chose à repenser. Dans la formulation déjà. Comment peut-on encore parler d’enfants nés sous X ?

Dans votre livre, vous évoquez l’histoire bouleversante d’une mère ayant accouché sous X.

Oui, c’est une femme qui s’est confiée à moi parce qu’elle voulait retrouver son enfant. Elle était issue d’une famille d’aristocrates qui l’avait obligée à donner son enfant sans son consentement. C’était dans les années 1950 et elle n’avait que 17 ans. Elle a vécu toute sa vie avec ce secret. Elle a le sentiment qu’elle n’a jamais pu être une bonne mère. Ses deux fils ne l’ont jamais su. Elle a eu du mal à les aimer tellement son secret était lourd à porter, tellement elle se sentait coupable. Elle m’a sollicitée car elle voulait retrouver son fils. Elle était âgée de 80 ans mais elle tenait à le rencontrer.

Y est-elle parvenue ?

Oui, nous avons réussi à le retrouver. Les retrouvailles ont été très belles au départ. Après, il y a eu des divergences de caractère. Quand vous attendez toute votre vie pour rencontrer un enfant et que vous avez face à vous un adulte, ce n’est pas simple à gérer. Vous avez face à face deux adultes blessés totalement inconnus, qui sont étrangers et qui ne partagent qu’un seul lien biologique. Ce sont des rendez-vous qui doivent se préparer. Certains veulent régler leur compte. Je le déconseille. La question n’est pas simple pour les familles d’adoption non plus. Quand vous avez élevé un enfant, est-ce que vous avez envie de voir une deuxième mère débarquer vingt ans plus tard. C’est une blessure énorme, secrète, intime.

Tous les enfants nés sous X demandent-ils à revoir leurs parents ?

Pas tous non. Il arrive fréquemment qu’ils le fassent quand ils deviennent parents eux-mêmes. Cela réveille un besoin de connaître ses racines. Le sentiment d’abandon ne s’efface pas. Ils peuvent vivre heureux mais ils porteront toujours les stigmates d’un vide à combler.

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