Derrière la vitrine des All Blacks, un rugby néo-zélandais en souffrance

« Fluctuat nec mergitur. » La devise de la Ville de Paris pourrait devenir celle des All Blacks, qui visent une quatrième victoire en Coupe du monde. Un record que convoitent aussi leurs meilleurs ennemis Springboks, ce samedi au Stade de France. Depuis l’élimination en demi-finale du Mondial japonais face à l’Angleterre, voici quatre ans, le bateau néo-zélandais a souvent été battu par les flots, et son sélectionneur Ian Foster aurait pu plusieurs fois passer par-dessus bord. Mais il n’a pas sombré.

Cet été encore, la plus fameuse équipe de rugby de l’univers a concédé la plus lourde défaite de sa prestigieuse histoire, à Twickenham face aux Sud-Africains (35-7), avant de céder contre le XV de France en ouverture de la Coupe du monde (27-13). Et alors ? Depuis, la triplette Barrett et leurs collègues sont joliment montés en régime.

Ce samedi, ils hisseront haut les couleurs de leur petit pays d’environ 5 millions d’habitants, dont ils sont le vaisseau amiral jusque dans les (nombreuses) contrées qui ignorent les subtilités de l’ovalie. « Les All Blacks, c’est une religion, tranche Jack Whetton, le 2e ligne de Colomiers, en Pro D2. Tout le monde au pays sera debout pour les regarder [il sera 8 heures dimanche à Wellington au coup d’envoi]. »

Le Kiwi de 31 ans sait de quoi il parle, au-delà de son expérience et de celle de son frère William (passé par Castres et Brive) : son père Gary et son oncle Alan, champions du monde en 1987, font partie des légendes de la discipline. Pourtant, les temps ont changé depuis la première édition du Mondial et cette ère amateur où grosso modo, on maniait le ballon ovale en hiver, et la batte de cricket l’été.

Des stades loin de faire le plein

« Le rugby reste le sport national, indissociable de l’identité du pays, mais il est indéniable qu’il a pris des coups depuis quelques années, admet Ian Borthwick, journaliste et écrivain franco-néo-zélandais auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les All Blacks. Le nombre de licenciés a un peu baissé, il y a aussi eu un passage à vide de l’équipe nationale. Le fan de rugby est parfois versatile. La défaite à Twickenham a choqué beaucoup de monde, comme le fait d’avoir perdu le match d’ouverture. Mais depuis, les gens ont vu que les Blacks étaient sur une pente ascendante et tout le pays est derrière eux. »

Oui, les héritiers des « Buck » Shelford, Jonah Lomu, Dan Carter ou Richie McCaw conservent une place particulière dans le cœur d’une nation dont ils font la fierté. Cependant, derrière la très jolie vitrine, l’arrière-boutique est plus morose. « Les stades sont toujours pleins pour les Blacks, mais ce n’est pas le cas pour les autres compétitions, observe Jack Whetton. Les billets sont très chers, et ce n’est pas la même mentalité par rapport à la France où les supporteurs sont les meilleurs du monde. Ils sont incroyables et voyagent beaucoup, je n’ai jamais vécu ça ailleurs. »

Globe-trotter passé aussi par l’Angleterre, l’actuel Columérin a bien connu certains stades dégarnis du Super Rugby, qu’il a disputé dans les années 2010 avec des franchises australiennes (Brumbies et Waratahs) et « néo-z » (Highlanders). La spectaculaire compétition, qui était « le laboratoire du rugby mondial » (selon l’expression de Ian Borthwick) lors de l’avènement du professionnalisme au milieu des années 1990, a perdu de son prestige au fil des décennies, et l’épisode du Covid-19 n’a pas arrangé les choses. Aujourd’hui, les provinces kiwis, les Crusaders basés à Christchurch en tête, écrasent la concurrence australienne et polynésienne (Fijian Drua et Moana Pasifika) dans une relative indifférence…

« On ne joue plus les Sud-Africains [désormais alignés dans les compétitions européennes] et les Argentins, déplore Whetton. Les choses s’améliorent, mais ce n’est plus le Super Rugby d’il y a encore cinq ans. » Le Covid-19, encore lui, a fait mal aux finances déjà fragiles de la Fédération, qui s’est offert un long bras de fer avec sa base, laquelle a toutefois fini par valider en juin 2022 l’accord avec Silver Lake : 200 millions de dollars néo-zélandais (environ 110 millions d’euros) versés par le fonds d’investissement américain contre une participation aux juteux revenus commerciaux de la marque All Blacks.

Un souci chez les jeunes

Le NPC, championnat des provinces locales censé alimenter le Super Rugby et donc les All Blacks, souffre aussi, comme les équipes de jeunes. Cela se répercute logiquement chez les Baby Blacks dont le sixième et dernier titre mondial chez les U20 (record de la catégorie) remonte à 2017, avant l’avènement des Bleuets qui les ont torpillés cet été (35-14).

« Le rugby n’a plus une emprise aussi forte sur la population néo-zélandaise que dans le passé, en particulier auprès des jeunes, témoigne Kimberlee Downs, qui couvre le Mondial pour la chaîne publique TVNZ. On voit que des clubs historiquement très populaires ont désormais du mal à aligner des équipes dans toutes les catégories d’âges. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela : d’autres sports gagnent du terrain et les parents s’inquiètent davantage aujourd’hui des risques de commotions cérébrales. Donc, même si une partie de la population considère toujours le rugby comme une religion, ce n’est plus une évidence pour la jeunesse de se tourner vers cette pratique. »

Présent dans le pays du long nuage blanc depuis septembre 2022, le Breton Syprien Féat apporte son regard d’expatrié. « Je n’ai pas l’impression d’une grosse ferveur comme il peut y avoir en France pour la Coupe du monde de foot, ou comme il semble y avoir pour ce Mondial de rugby, observe le Finistérien de 35 ans, qui écume les deux îles principales à bord de son van. Ceci dit, malgré le décalage horaire, il y a pas mal de Kiwis qui regardent les matchs dans les bars en prenant le “breakfast”. Pour la demi-finale contre l’Argentine à Wellington [44-6], toutes les tables de l’établissement où je me trouvais étaient réservées. Il devait y avoir 60 ou 70 personnes. Bon, quelques-unes sont parties à la mi-temps, parce que le score était acquis. »

Le centre des All Blacks Jordie Barrett sous le maillot des Hurricanes contre Moana Pasifika en Super Rugby, dans un Sky Stadium de Wellington loin d'avoir fait le plein, le 13 mai 2023.
Le centre des All Blacks Jordie Barrett sous le maillot des Hurricanes contre Moana Pasifika en Super Rugby, dans un Sky Stadium de Wellington loin d’avoir fait le plein, le 13 mai 2023. – Dave Lintott / lintottphoto / Shutterstock

Comme la journaliste de TVNZ, Syprien a bien vu que les locaux vibraient aussi pour le rugby à XIII, le netball (cousin du basket, essentiellement féminin) ou encore les combats de MMA. Et s’il comptait s’attarder à Auckland, la plus grande ville du pays, après y avoir disputé le marathon dimanche, le trentenaire a un peu déchanté : « Je comptais rester un ou deux jours de plus en cas de titre mondial mais je ne sais pas finalement. On m’a dit qu’il n’y aurait pas forcément d’énormes célébrations. »

Surtout si la finale tourne à la purge. « Si tu proposes un match comme la demi-finale Angleterre – Afrique du Sud (15-16), tu n’auras personne dans un stade néo-zélandais, relève Ian Borthwick. C’est comme en Australie ou dans d’autres pays, et différent de la France. Tu ne peux pas fonder le rugby sur un jeu statique, basé sur les mêlées. Il faut offrir un certain spectacle pour avoir, comme on dit, ” des culs sur les sièges “. »

Les All Blacks peuvent rejoindre les Black Ferns

Attention toutefois à ne pas peindre la situation en tout noir, sans mauvais jeux de mots. Pas besoin de rappeler que l’équipe du capitaine Sam Cane joue une finale de Coupe du monde ce samedi, pour décrocher un troisième titre en quatre éditions, après 2011 et 2015, et pour retrouver le toit du monde où trônent depuis 2017 leurs homologues féminines, les Black Ferns.

Surtout, au-delà des titres, le rugby reste tatoué dans l’âme des Néo-Zélandais, qu’ils soient Maoris ou Pakehas (Blancs). « Tu trouves des terrains un peu partout », relate le Français Syprien, encore marqué par son expérience dans l’étonnante « micronation » de Whangamomona, à l’ouest de l’île du Nord. « Tous les ans depuis 1902, les gars qui bossent dans les fermes des alentours se réunissent, ils créent une équipe et font trois matchs. Ils ont même joué contre les Blacks ! » Laissons la conclusion à Jack Whetton, qui le mérite bien de par son parcours et sa généalogie : « Le rugby sera toujours le sport numéro 1 en Nouvelle-Zélande. Alors oui, peut-être que les jeunes jouent moins. Mais les meilleurs y joueront toujours. »

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